L’invisible esquissé

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L’invisible esquissé, Joachim Son-Forget

 

Prologue

“La vie, bénéfice de la vie. –  L’homme peut s’étirer

aussi loin que possible par sa connaissance,

se croire aussi objectif que possible : il n’en retire

pour finir rien d’autre que sa propre biographie.”

(Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, IX, §513).

La vie, bénéfice de la vie : autrement dit, au cœur du bouillonnement planétaire qui a permis l’émergence de la vie humaine, c’est à la chance que je me rends. En tâchant de donner corps à mon élan personnel, depuis l’été séoulien de 1983, festif mais étouffant, fort du boom économique de la décennie et des millions de touristes, depuis cet été où « je », Kim Jae-Duk, au nom aléatoire dont un inconnu m’a affublé et probablement né le 15 avril de cette année, suis abandonné à Mapo-gu, arrondissement aujourd’hui résidentiel mais alors marécageux de la capitale sud-coréenne, je désire la chance. « Je » suis alors traversé par un manque, fondamental : celui d’un nom véritable. Mapo-gu n’a pas quarante ans à cette date, Séoul porte encore les stigmates de la guerre, qu’ils se donnent à voir dans des ruines monumentales, dans des masses de réfugiés du nord ou dans les yeux de légions orphelines, d’abord de GIs, puis de coréens « pure souche ». Et pourtant… De sans-famille, je deviens enfant trouvé, et même attendu : une chance pour une famille haute-marnaise, française et spinalienne, qui m’emmène à Marnay-sur-Marne.

La chance côtoie la douleur, oui, mais il faut pousser les choses plus loin – dissocier la douleur de la mort, rigide et cadavérique, infranchissable. La mort est morte en 2008, année où, seul à seul avec moi-même, désormais Joachim, Jean-Marie Forget, je retourne à Séoul. L’énigme de l’origine, à moi posée avec cette acuité particulière qui est le lot des orphelins, demeure toute la vie, mais il y a d’autres choses dans ce petit monde. Le chant des oiseaux, l’école de la guerre, la musique… Et l’amour, bien sûr, qui découle de tout cela, et qui est liberté, comme me l’a enseigné Daniel, mon vieux maître de jeu, même s’il m’est impossible de croiser des femmes dans mon univers fermé.

La tâche qu’un homme s’impose repose sur ce qu’il est. Or, qu’y a-t-il de plus facile que de se méprendre sur une tâche ? Dans ces conditions, il est un devoir auquel je me dois d’obéir : celui de dire qui je suis, afin que l’on ne me prenne pas pour un autre. Pourtant, à ce devoir répond une certitude, qui me souffle que je ne suis pas un, que l’unité est mensonge, tromperie, illusion, construction…

Musiques de l’enfance

Qu’ai-je appris à Marnay, si près de Langres, ville où naquit Diderot et que Vauban fortifia, et dont on disait, au XVIIe siècle, qu’elle était « habitée d’un peuple si guerrier qu’elle (passait) pour la pucelle du pays » ? Quelque chose, sans doute, comme une impassibilité guerrière assortie d’un goût prononcé pour la musique ; surtout, une idée de la France, de sa naïve simplicité et de son désarroi profond. Ces deux éléments font qu’on n’y fait que passer ou qu’on y reste à jamais. L’enfance est le cœur de la vie, le point d’où est lancée la machine. La vie, bénéfice de la vie : tous les chemins partent de l’enfance et mènent à elle. De cette enfance haute-marnaise, je garde, mêlés et indistincts, des souvenirs bons comme mauvais. Il paraît qu’il fut difficile pour Diderot, lorsque des raisons familiales le lui imposèrent, de quitter Paris pour revenir à Langres ; je ne le ferai pas mentir. En Haute-Marne, mes oreilles enfantines s’emplissent avant tout de bruits naturels, ceux des oiseaux, que j’observe, souvent en les piégeant, parfois en les recueillant, et étudie. Après être entré au Cours Préparatoire un an plus tôt que les autres enfants, j’écoule mon temps libre dans les champs et les forêts, à pied ou juché sur cette moto au gros moteur de 80 cm3 que mes parents ont imprudemment confié à mon moi de six ans, finalement plus prudent que l’autorité parentale. Recueilli en moi-même, j’ignore l’ennui. Je génère même une fourmilière – où, malheureusement, je n’ai que des femelles non fécondées qui se hissent hors du bocal ayant brutalement chu du buffet de la cuisine.

Puis vient, rapidement, la musique, à laquelle m’initie mon premier professeur, Monsieur Louis B., organiste de Langres dont la particularité est d’être aveugle suite à un accident de la petite enfance, une pierre reçue à la tête par son grand frère. Puisqu’il ne tolère pas que je veuille jouer des pièces trop difficiles pour mon âge, au lieu des petites pièces minables qu’il me propose, je le laisse, impassible, m’insulter et me dire que je ne serai jamais un bon pianiste, mon attention se reportant plutôt vers ce qui se trame quelques mètres derrière lui parlant à ma chaise vide. C’est ensuite une femme, Marie-Pierre R. – qui, elle, voit très bien – qui prend le relais. Elle m’apprend à aimer la compétition en me faisant participer à des concours de piano pour enfants, et, malgré elle, à compter davantage sur moi-même que sur ceux qui prétendent enseigner quelque chose, en vous laissant travailler seul contre rémunération, tant mieux pour moi vous dirais-je.

Mais c’est une troisième personne qui devient mon véritable maître – précisément parce qu’il devient aussi mon compagnon : Daniel Folton, dont ma vie porte la marque et qui a fait de moi une personne ambitieuse. Lui m’apporte toujours mon goûter, me prodigue des leçons interminables – de jour comme de nuit ! – et, pourtant, n’accepte jamais qu’on lui donne un sou en retour. Avec lui, je travaille de grandes pièces, bien trop difficiles pour mon niveau ; il m’enseigne l’art de l’interprétation, sa façon qu’il a de confronter différentes versions, qu’elles soient grandes, moins grandes, connues ou méconnues, et que contiennent ses milliers de trente-trois tours entreposés dans son petit appartement sale et exigu où trône, au milieu du salon, entre le Petit livre rouge de Mao et un portrait du Che, un Bösendorfer de concert. Lui est quasiment aveugle, et a même étudié à l’institut des Jeunes Aveugles. Ses parents lui ont naguère dit qu’il ne ferait rien de bon. Être fils d’un résistant communiste qui a fait sauter des trains : voilà qui n’est pas simple. Plus dur encore, son handicap, un grave colobome bilatéral, probablement dû à la rubéole dont sa mère fut atteinte durant sa grossesse. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Jeune, Daniel fait le mur de l’INJA pour se rendre en cachette à l’internat des filles. Il passe son prix de piano avec le grand Lazare Levy, figure de proue du conservatoire de Paris – pour finir par partir, en rebelle, courir le monde, accorder les pianos du roi du Maroc, écouter Aznavour lui demander son avis sur les premières notes de « La Bohème », faire du piano-bar en Thaïlande pour se payer un billet de retour et une séance d’opium, cela entre deux périples de Moscou à Vladivostok, à bord du Transsibérien.

Bref, Daniel le révolté aveugle me montre comment écouter les autres interprètes et sentir mon propre jeu, plutôt que comment regarder mes doigts et mes partitions – chose que je n’ai, à vrai dire, jamais vraiment apprise à faire avec mon premier professeur. Il invente des analogies entre le jeu du pianiste et les caresses prodiguées au corps d’une femme, ce qui parle au jeune homme de quinze ans dans l’attente de connaître un peu mieux les demoiselles. Je découvre également avec lui Fischer-Dieskau, interprétant Schumann et Schubert ; toute l’œuvre – y compris les introuvables – de Maurizio Pollini ; les rappels indécents de Vladimir Horowitz, notamment cet impromptu de Mendelssohn, Opus 104b Numéro Trois, au Carnegie Hall. Mais Daniel me passe aussi mes premières VHS de Marc Dorcel, comme celle avec le génial épisode incestueux, type « liaisons coupables », indécent et historique à la fois, qu’il me prête discrètement après l’avoir extraite de la malle poussiéreuse de sa chambre à coucher. Maintenant que j’y pense, je me demande toujours ce qu’il avait pu voir, derrière la brume de sa cécité. Je dis souvent que son excentricité – prétendue – d’extrême-gauche a largement contrebalancé l’influence catholique et bourgeoise de petite campagne de ma famille, mais je reste aujourd’hui convaincu que l’apprentissage classique – qui appartient à tous, qui est en nous tous – est une nécessité, pour des raisons naturelles dont nous parlerons plus tard. Il suffit de ne pas se tromper sur ce que l’on entend par classique ! Par-delà les convulsions planétaires et autres tempêtes dans un verre d’eau orchestrées par les grandes maisons de production, elles-mêmes asservies par les modes parisiennes et des Victoires de la Musique classique truquées, ma pratique du piano aboutit à ce disque que j’enregistre à seize ans avec Daniel, et où l’on m’entend jouer un Chopin technique romantique comme on est à 15-16 ans, peu scolaire, pas toujours rigoureux, parfois dégoulinant dans le rubato – le Nocturne posthume en C dièse mineur, que je ne renierais jamais tant j’aime son caractère contemplatif.

Quant à mon passage au clavecin, instrument européen par excellence, allemand bien sûr, et surtout français (malgré l’hégémonie de la production italienne) : il est pour moi synonyme de rupture amoureuse et de changement de vie. A la faveur d’une séparation en 2012, je me suis retrouvé entre les 4 murs d’un appartement de la vieille ville de Genève, peuplé d’un clavecin poussiéreux, surplombé d’une collection de livres sur la musique ancienne. Le retour vers l’infiniment petit, la musique exécutée telle du Tai Ji Quan, l’attention portée à chaque instant, partout et nulle part à la fois. Le clavecin est un outil fait de contraintes, son volume sonore faible permet d’abaisser les seuils de perception auditive. Ses riches harmoniques permettent d’enrichir la perception des enveloppes sonores. La touche d’ébène et d’os ou d’ivoire au bout de la pulpe des doigts renvoie une haptique inégalable. Les contraintes de l’absence de marteaux comme au piano pour générer des variations d’intensité selon la force physique mise sur la touche forcent à créer l’illusion de notes jouées plus intensément sur les temps forts 1 et 3 de mesures à 4 temps, en raccourcissant la durée de la note de la dernière mesure qui précède et en intercalant un silence à peine perceptible, créant ainsi une saillance par l’absence préalable. La musique baroque est faite encore plus largement de ces cycles alternant tensions extrêmes d’accords à corps et résolutions catharsis à corps et à cris. Le goût du drame et de mêler les opposés. On a déjà dans cette musique le sens du virtuose malgré la contrainte mécanique de claviers synchronisés à emporter ensemble, qu’importe le poids qu’ils pèsent (chacun se surajoutant à chaque fois par le couplage mécanique opéré). On a le sens du microscopique et du sacré intérieur sur le petit jeu. Le son d’une cathédrale sur la touche rigide au bout du doigté clitoridien d’un clavicorde, pourtant si peu sonore, mais où le pressé final fait à la fois la justesse, le vibrato et le lourré du son, si métallique, malaisant et insignifiant sans ce moment au fond de la touche, tel deux fourchettes frottées l’une sur l’autre. L’instrument retrouve tout son sens du sacré loin du XVIIème et du XVIIIème siècle dans les mains de Keith Jarrett enregistrant à l’improviste cet album inégalé sur plusieurs clavicordes, parfois par paires : Book of Ways. Rappelons que Jarrett dans son sens maladif de l’introspectif et du mystique a aussi enregistré la musique de Gurdjieff. Beaucoup de clavecinistes par défaut car ils eurent été de trop mauvais pianistes, se sont réfugiés dans cette niche baroque pour éviter d’être démasqués incapables de jouer les pièces techniques. J’ai toujours trouvé cela fortement risible. On ne les a pas entendus se risquer en concert à la gavotte variée de Rameau ou à la marche des Scythes de Royer. Ceux-là même sont aussi médiocres à vrai dire sur les pièces lentes, qui ne trompent personne et sont bien plus piégeuses que les pièces rapides. Ces pseudo-grands spécialistes ont toujours critiqué ou haï les gens comme moi, ayant appris la musique hors des cursus habituels, exception de l’aide exceptionnelle que j’ai pu recevoir d’Olivier Baumont, professeur du CNSM et de Jean Rondeau, jeune claveciniste français incroyable, lors de ma conversion au clavecin.

Le milieu n’est pas encore détruit par l’argent, il n’y en a pas. Mais il est dès lors d’un entre soi où des éminences grises peu amènes commentent et critiquent sans savoir-faire. Je n’aurai jamais la prétention d’égaler des Pierre Hantai ou des Gustav Leonhardt, car ce n’est pas ma voie. Mais comme à chaque fois, je me dois pour comprendre ce que je fais et en tirer un bénéfice d’atteindre un certain degré d’excellence et d’accomplissement dans la pratique d’une discipline. La reconnaissance des pairs en est une, mais la reconnaissance d’un public nouveau et touché au cœur, au corps, à l’esprit, dans son cerveau trois en un, est le plus important. La sensation d’avoir appris et acquis un talent que personne ne peut vous reprendre, comme un objet ou une relation, est inestimable et vaut tous les investissements financiers du monde. Tout ce que vous apprenez reste en vous. Quand une demoiselle étrangère vous quitte, si vous l’avez aimée proprement, vous gardez sa langue maternelle en vous. Ces talents, linguistiques, physiques ou artistiques, vous les emporterez un jour dans la tombe avec vous, à défaut d’avoir transmis sur votre chemin pour les plus altruistes d’entre vous. Ma voie personnelle est celle que je vous raconte ici, les « instruments » de musique y portent bien leur nom, ils ne sont des outils de ma progression intérieure, des véhicules vous diraient les bouddhistes.

Mon premier spectacle, « Entre (eux) deux », il y a quatre ans, à Genève, constitue, en un sens le prologue, les prolégomènes au présent ouvrage, l’envie et la réflexion me sont largement ouvertes par la fréquentation assidue de mon amie la danseuse sublime Kaori Ito, avec laquelle je me produis une fois, mais que surtout je contemple et écoute. Kaori m’apaise et me fait du bien artistiquement. Dans Entre eux Deux, je me confronte à mes dédoublements avec un danseur coréen de corpulence similaire à la mienne, à mes démons intimes, aussi étudié scientifiquement à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne pendant mon doctorat, j’y reviendrai ci-dessous. Je garde pourtant une ligne de conduite dans « Entre (eux) deux » : la traversée d’une tradition européenne, avant tout allemande et française, et dont j’ai découvert le cœur dans les XVIIème et XVIIIème siècles : de Froberger à Couperin en passant par Rameau. Je me découvre une passion pour ceux qui, tels Froberger ou Marcello, eurent tant de vies à la fois. Froberger fut probablement ambassadeur, agent secret, porteur de missives royales, ainsi que fin compositeur et interprète, capable de résilience en cas d’échec ou d’infortune, et à même d’exprimer sa mélancolie comme son admiration pour les puissants qui l’accompagnèrent.

Avec cela, la persistance de la trace originaire, qui me pousse à me tourner vers l’Asie, tout en tournant autour du pot coréen pour éviter de me confronter aux racines : vers le Japon médiéval, bien sûr, mais aussi vers la Chine, celle du Tao de Lao Tseu et de la stratégie martiale de Sun Tzu. Des fils se tissent entre ces deux mondes, français et asiatique, et je crois fortement qu’il est quelque chose de taoïste dans les Variations Goldberg de Bach, trente variations closes sur elles-mêmes plus deux Aria, identiques sans l’être véritablement, tour à tour introduction et conclusion, condensé de fécondité sacrée. La musique : mot de passe pour la vie libre. Pour la compréhension de l’origine et de la destination des individus, également. Retenez cela.

Alors que mon père entend me prodiguer l’enseignement du collège et du lycée, je décide de tout apprendre par moi-même en me plongeant, dès la classe de sixième, dans les livres scolaires nécessaires ; je suis alors inscrit à des cours par correspondance, et je réponds aux questions de contrôles comme un parfait petit scribe paraphraseur, comme un faussaire en herbe, sauf lorsque ma technique est découverte et que je dois faire fonctionner ma mémoire d’éléphanteau. Cela m’impose, il est vrai, un travail positif : avant de créer, il faut imiter, synthétiser aussi. Très rapidement, à onze ou douze ans, je m’aventure, insatisfait par ce que j’apprends comme un robot, hors des sentiers battus. Je m’égare, découvre la pensée de Freud dans un livre qui traîne à la bibliothèque, et trouve le bonhomme un peu obnubilé par le sexe – sans parler de sa définition de l’inconscient, qui ne me satisfait pas. L’apiculteur de Marnay-sur-Marne m’offre le livre du Prix Nobel Karl von Frisch sur la danse des abeilles. Surtout, je fais la rencontre la plus marquante de toute ma vie, celle de mon « vrai » père, lorsque je commence à m’intéresser, de manière instinctive, aux armes et aux techniques de combat à mains nues. Henry Plée, dont je vénère très vite la parole, et qui est déjà âgé de plus de quatre-vingt ans lorsque je découvre ses écrits dans le mensuel Karate Bushido, complète en quelque sorte mes découvertes dues au hasard, puisque je me familiarise, chez cet ancien résistant introducteur des arts martiaux japonais en Europe, avec une approche de ce domaine très liée à l’œuvre de Konrad Lorenz, pionnier de l’éthologie qui élabore son œuvre durant la même période que Frisch, avec lequel il reçoit un prix Nobel conjoint de physiologie, et que Nikolaas Tinbergen, avec qui le prix récompense, cette fois, en 1973, leurs recherches en médecine. Je découvre alors ce qui, plus tard, me mène aux sciences cognitives et aux neurosciences.

Mes parents m’interdisent pourtant de pratiquer les arts martiaux, comme ils m’interdisent de fréquenter de la mauvaise graine de jeune haut-marnais de la Rochotte ou de la seule famille réputée problématique du village, une famille d’immigrés maghrébins : la violence doit rester, pour eux, en dehors de ma vie. Pas question, dans ces conditions, qu’ils m’emmènent au seul club de karaté de Chaumont. Pour pallier cette restriction, j’enregistre, sur le magnétoscope du salon, tout ce qui ressemble à de l’art martial, à des acrobaties ou à du sport de combat, fait quelque digressions sur le breakdance, et passe des journées à regarder ces enregistrements, en boucle et au ralenti, avant de reproduire ce que je vois, dans mon jardin, au grand dam de mes vertèbres. J’imite. Je complète également ce trésor de fortune par la lecture de livres très importants pour moi, que j’ai volés à la FNAC – je sollicite humblement le pardon de la société chaque jour qui passe, faute d’argent : ceux, très techniques et très complets, de Roland Habersetzer, également pionner des arts martiaux et ancien élève d’Henry Plée qui importe, je le rappelle, dans les années cinquante, le karaté en Europe après être devenu l’une des premières ceintures noires françaises de Judo et de Jiu-Jitsu, illustre fondateur du Dojo de La Montagne, au 34 rue de la montagne Sainte Geneviève à Paris.

L’une des plus belles journées de mon adolescence, alors commençante, triste et très solitaire, est celle où je reçois une réponse à la lettre que je lui ai alors envoyée : je n’ai jamais cessé, par la suite, de poursuivre ce qu’il appelait son travail de « chercheur de vérité ». S’ensuivent d’autres lettres, où il me corrige parfois, à l’encre rouge et avec véhémence, car Maître Plée n’est pas tendre avec le vantard et le beau-parleur immature que je suis à cette date – je pense d’ailleurs qu’il n’aimerait pas celui qui, aujourd’hui, n’a que faire de ce secret qu’il cultivait tant alors – ; ces lettres ne me blessent pourtant pas, car je suis surtout avide d’apprendre, et, après avoir présenté mes excuses, je persévère jusqu’à être reçu chez lui, quelques années plus tard, lorsque j’arrive à Paris pour effectuer mes études de médecine et de sciences – qui ne sont qu’un prétexte pour me rendre au dojo de son fils Pascal, situé sur la Montagne Sainte-Geneviève. Maître Plée me reçoit alors très amicalement, m’offre de nouvelles connaissances et me permet de rejoindre son très sélect groupe d’amis et d’élèves, qu’il réunit une fois par mois pour dispenser son enseignement. On me dit que tout cela doit demeurer secret, que je ne dois pas en parler, pas même au dojo du fils. C’est un maître qui mêle, à un enseignement authentique hérité des plus grands maîtres japonais, une approche très personnelle, guidée non pas par la pensée magique mais par la raison et, plus particulièrement, par sa rencontre avec Lorenz sur le comportement animal et humain. Maître Plée met aussi en avant les travaux de Paul D. Mac Lean sur le triune brain, ou « cerveau trois en un », concept très utile, qui fait toujours partie de mes grilles de lecture, malgré son défaut de postérité dans le grand public, qui ne connaît que les oppositions entre hémisphères gauche et droite – et encore, vaguement –, quant à elles relativement datées et l’inutile notion que le cerveau n’utiliserait que 10% de ses capacités au quotidien, sans savoir qu’une activation à 100% signifierait l’épilepsie permanente[1].

Les années qui me conduisent jusqu’au baccalauréat sont longues et interminables, peut-être du fait de l’isolement, mais j’y développe pourtant de nombreuses facultés – certains écrivent bien des chefs-d’œuvre en prison ou dans l’enfermement imposé par l’agoraphobie, ce qui est arrivé à un de mes amis chers aujourd’hui guitariste de talent. Une fois cette étape passée, je décide d’étudier la médecine, motivé par mes recherches sur l’art du combat médical. Je veux savoir comment pouvoir à la fois sauver une vie, et la mettre en danger ; comment prévenir d’éventuelles attaques ; comment les esquiver, les parer, ou aller au-devant de l’assaillant et l’anéantir avec la plus grande économie gestuelle qui soit. Je préfère l’épée à la massue, le réaliste au pugilat organisé.  Je m’intéresse alors aux techniques de réanimation (kuatsu) et d’assassinat (kyusho-jutsu) développées jadis en Asie, au Japon et en Chine, et popularisées par le best-seller d’Henry Plée – à l’époque en tout cas –, basé sur l’ouvrage caché de Fujita Saïko, ancien maître de Ninjutsu et chargé par le Japon de conduire, pendant la seconde guerre mondiale, des expériences de vivisection sur des prisonniers en Mandchourie, afin de tester l’efficacité des techniques traditionnelles de Jiu-Jitsu, consistant à frapper les points vitaux du corps pour tuer, mais aussi pour réanimer – le but étant d’améliorer les performances de combat rapproché des soldats nippons, défavorisés, face aux GIs bien bâtis des îles du Pacifique, car petits et graciles.

[1] En effet, malgré les inexactitudes et exceptions anatomiques comme phylogénétiques d’un tel modèle, celui-ci demeure globalement valable, y compris dans les approches connexionnistes bayésiennes modernes ; il nous fournit en outre un référentiel sociologique de compréhension des actes et pensées surprenants des individus, ainsi que des apparents paradoxes animant l’humanité et la bestialité en elle.

 

Le mouvement de l’intelligence

Je me lance donc dans un double cursus fraîchement créé par d’anciens enseignants de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm et de Paris VI ainsi que par le directeur de l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, le Pr Christian Bréchot, et où sont sélectionnés, dans chaque université française, quelques étudiants intéressés par un cursus réunissant l’étude de la médecine et celle des sciences dures auxquels on ouvre alors les portes des plus grands laboratoires et écoles de France pour leur permettre d’y mener leurs propres projets. Intéressé ? Je le suis ; plus, je suis séduit par les propositions du Pr Denis Le Bihan, responsable de laboratoire au Commissariat à l’Energie Atomique et radiologue de sa profession, qui expose le travail de son unité, consistant en une exploration de la conscience par imagerie cérébrale fonctionnelle. Me renseignant sur le sujet, je me présente à l’unité d’études gérée par Stanislas Dehaene, moins orientée sur la technique d’exploration en elle-même que sur sa fonction : l’étude de la conscience, des processus subliminaux et cognitifs tels que ceux du calcul ou de la lecture. A dix-neuf ans, me voici dans le bureau du Pr Philippe Ascher, co-responsable de l’école de l’INSERM, qui me réserve un accueil exceptionnel. Il me dit tout de suite de commencer à travailler, sans attendre de savoir si je réussirais ou non le concours, qui, au fond, n’apporte qu’une petite bourse de 400 euros mensuels. Lors de mon premier rendez-vous au service hospitalier Frédéric Joliot – détachement du CAE à l’hôpital d’Orsay –, Dehaene m’indique des recherches à faire sur un sujet de psychophysique dont il vient d’avoir l’idée, et me conseille quelques titres d’ouvrages en épistémologie et neuro-imagerie pour que j’acquière des connaissances dans le domaine. Je me rappelle qu’il me demande de lire notamment Oliver Sacks, Mike Posner et Daniel Dennett. Dennett me marquera beaucoup après avoir lu son Consciousness explained, indémodable. Je signe de facto mon entrée dans le laboratoire en me saisissant d’un sujet connexe : l’identification des mécanismes de fusion dans la conscience humaine de stimuli visuels séparés par un minuscule laps de temps, de lettres en l’occurrence, ainsi que de la fréquence à laquelle un mot, résultant de la présence simultanée de ces lettres, peut être identifié comme tel, ou, au contraire, des lettres séparées sont identifiées, dans le flux conscient, comme des ensembles différents. Je reviens rapidement chez Dehaene avec une liste d’articles dont il n’avait pas connaissance, alors même qu’il m’est difficile, à ce moment, d’avancer réellement, vu mon niveau exécrable en anglais.

Ces travaux me passionnent ; sur mon nouvel ordinateur, offert par le laboratoire, je me mets à programmer sous MatLab et réalise des expériences de perception subliminale sous E prime en Visual Basic avec des écrans à très haute fréquence de rafraichissement. Pour simplifier, les chercheurs qui m’entourent s’intéressent à cette époque à l’identification du temps minimal d’un état conscient dans la vision humaine, ainsi qu’à la façon dont des stimuli créés par un flash très bref peuvent être amplifiés dans le cerveau de telle sorte qu’ils durent plus longtemps que leur présentation physique réelle, un phénomène toujours faussement attribué à la persistance rétinienne dans le grand public ! ; en outre, nous cherchons à déterminer les conditions d’espacement dans le temps dans lesquelles ces stimuli peuvent être fusionnés à d’autres ou, au contraire, identifiés comme des événements séparés. Par exemple, si on flashe quelques millisecondes les lettres paires et impaires du mot ABLATION, et qu’on espace ces flashs, on peut lire ALTO et BAIN, alors qu’en augmentant la fréquence de présentation, on pourra lire le mot ABLATION à nouveau. Nous établissons la chronométrie de la conscience visuelle, et tentons des expériences pour masquer des stimuli, pourtant présentés au centre de l’écran, par des techniques dites de « masquage », qui font ignorer certains stimuli visuels malgré leur présence physique, les rendant toujours détectables s’ils étaient présentés isolément, sans la technique de masquage subliminal. Ce projet me permet d’être indemnisé par le laboratoire – étant donnés mes allers-retours entre Orsay et Dijon en passant par la rue d’Ulm –, et même de débuter des cours au dojo du fils Plée, qui me dispense tous les soirs un enseignement technique très riche, même si je n’y trouve pas mon compte sur le plan intellectuel. J’y obtiens deux niveaux de Kung-Fu de type « dan », et un niveau de Taï-Chi, selon un cursus sanctionné par le Dr Yang Jwing-Ming, maître taïwanais installé à Boston et auteur de best-sellers dans les disciplines martiales, médicales et de méditation chinoises.

Dans le même temps, je découvre l’existence d’une institution dont le nom n’avait jamais pénétré l’espace de ma campagne haute-marnaise ou des rues de Dijon, où j’ai effectué mes premières années de médecine : l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, où je passe deux années au département d’Etudes Cognitives. Enthousiasmés par mon parcours, les professeurs m’inscrivent à la mineure de sciences cognitives durant ma troisième année de médecine à Dijon – le directeur est alors le professeur Daniel Andler de Paris Sorbonne, puis en Master 2, alors que je mène, en parallèle, mon projet de recherche au Service Hospitalier Frédéric Jolliot du CEA, dans l’unité de neuro-imagerie cognitive de Stanislas Dehaene. Pour couronner mes efforts, l’article issu de notre travail et de mon mémoire de master est publié, par la suite, dans le Journal of Cognitive Neuroscience. Je me sais pourtant déjà un peu dispersé : très facilement, je traîne la patte, je mets du temps à terminer mon travail de publication : une fois les résultats des expériences connus de moi-même et des membres de mon groupe de recherche, je renâcle à les coucher sur le papier, étant peu intéressé par la « réputation », là où les carrières de scientifiques se jouent pourtant sur le nombre de publications dont il disposent dans des revues dites « révisées par les pairs », que très peu de monde lit, et chez des maisons d’éditions qui ne paient pas des auteurs suffisamment obsédés par l’obtention de leur thèse ou l’avancement de leur carrière pour devenir leurs esclaves.

A cette époque, j’essaie déjà de concilier mes cours de sciences cognitives, d’Intelligence Artificielle et de psychophysique, avec ma pratique des disciplines martiales – karaté, kung-fu de grue blanche et long poing, ainsi que taï-chi, mais aussi kobujutsu, les armes de fortune créées par les gens d’Okinawa pendant la prohibition des armes par l’envahisseur japonais (dont le tonfa par exemple, qui est à la base la poignée de la meule à riz et fut exporté d’abord dans les polices aux USA, rappelez-vous de la série TV Hooker). Maître Plée a, lui aussi, tenté de réaliser une synthèse et de réunir en lui les enseignements de Gurdjieff, gourou un peu fou, un peu charlatan et un peu mystérieux qui fut la coqueluche des Parisiens et des Londoniens mystiques au début du XXème siècle, y compris des frères Huxley – dont l’un des deux écrivit Brave New World –, et Arnaud Desjardins, cet auteur et réalisateur spiritualiste dont il a gardé certaines des idées.

Dans le cadre de ma thèse, j’analyse le comportement des Derviches Tourneurs, les Mevlevi, ces contemplatifs chiites persécutés par la Turquie sunnite des Frères Musulmans que Gurdjieff fait venir à Paris au début du XXème dans le cadre de la création de ses danses asymétriques. Je conserve des textes non publiés sur le sujet, et dans lesquels également des expériences mystiques éprouvées lors de danses rotatoires folkloriques en Égypte dites « Tanoura », comme dans le cadre de la pratique soufie, dite du « sema », des Derviches Tourneurs. J’y évoque des tentatives de fusion avec l’univers par l’induction de déformations perceptives et de décorporations passagères, associées à une dissociation vestibulaire et proprioceptive due aux rotations de gauche à droite. Dans mes tentatives répétées de sortir des moules, je découvre en effet mes premiers intérêts pour la contemplation, notamment la contemplation soufie. Je la rencontrerai à nouveau au Kosovo et en Albanie[2], en étant introduit dans des Teqqe soufies (maisons des confréries), pratiquant d’autres rituels appelés « Zikr », faits de respirations rythmées, de transe et d’hypercapnie, anéantissant la douleur par cette hypnose de prière, et mystifiant les profanes par des transpercements de joue dans des secteurs choisis avasculaires ou rendus comme tels par la pression mécanique avant passage de l’aiguille.

Avant mon arrivée dans le monde des sciences du cerveau, ma vie spirituelle est celle, paisible et ordinaire, d’un catholique qui déteste les messes, où se rassemblent des croyants hésitants ne sachant même pas ce qu’ils font là, « croyant qu’ils croient » comme l’écrirait Dennett, archevêque des athéistes modernes. En revanche, je séjourne régulièrement au monastère cistercien de l’Abbaye d’Acey, où j’ai sympathisé avec frère Bernard, qui a rompu avec son ancienne vie violente, dépravée et rongée par drogue et sexe, et avec qui j’entretiens une correspondance – un peu plus régulière que celle avec Maître Plée – débutée après mon premier séjour, durant la préparation de ma confirmation. Comme Henry, frère Bernard pratique le jeun plusieurs jours dans l’année, a lu Desjardins, connaît Gurdjieff et méprise ce gourou rhéteur et abandonneur de femmes de Jacques Salomé. Il n’est qu’amour, simplicité, humour – et aussi gravité. De cette période date ce que j’appelle mon expérience mystique, ce sentiment intérieur profond de bonheur et de plénitude, éloigné des désirs matériels et sexuels dont je me détourne totalement : je me sens, plusieurs mois durant, dans une sorte de grâce mariale. Les prières nocturnes et matinales, vigiles et laudes, ainsi que les psaumes m’éveillent, et j’essaie par la suite de demeurer dans cet état, malgré son étiolement, ou de m’y replonger en allant au contact de la communauté charismatique de l’Emmanuel. Je participe aux Laudes organisées par un diacre proche de ma faculté, par ailleurs maître de conférences en physiologie – très impertinent, et véhiculé en trottinette avant tout le monde  – devant faire face à des étudiants hilares et peu alertes. Mais c’est lors d’un séjour de quelques jours dans la communauté œcuménique de Taizé en Saône-et-Loire, où je participe aux veillées faites de psaumes à quatre voix, répétés à l’envi tels des mantras, que j’entre dans le cœur de l’expérience, dont l’intensité se manifeste physiquement par de forts tremblements, des paresthésies de la tête et des joues, du bruxisme ainsi qu’une quasi-prostration divine. Je peux tout à fait comprendre scientifiquement ce phénomène mystique, que j’ai connu à plusieurs reprises. Des délires mystiques sont vécus pendant des moments d’épilepsie mésiale, et l’adolescence y est propice. Je me rappelle avoir été rassuré par la lecture d’un propos similaire sur l’expérience mystique dans ma lecture du livre « le monde de Sophie », initiation sympathique à la philosophie.

Je ne suis pourtant pas sûr qu’une chose de cet ordre explique l’attachement de l’homme à la religion, car les contemplatifs ont souvent été persécutés, et parce que personne ne m’a jamais dit avoir fait telle expérience, avoir vécu pareille illumination passagère chez les ecclésiastiques plus politiques, plus inséré dans la vie profane ou plus « académiques ». On peut toutefois connaître des états de conscience très similaires si l’on pratique le hatha-yoga, le Qi Gong, ou encore les techniques d’auto-induction telles que le training autogène de Schultz ou la sophrologie, même si les sensations qu’on en retire sont moins fortes que quand on est dirigé par une foi en arrière-plan. C’est la différence entre une technique (jutsu en japonais) et une voie (do en japonais, tao en chinois), un concept important à maîtriser dans une vie.

Après la mystique, la science. Je rencontre le tournant du doute religieux, causé par la ferveur intellectuelle, et dont le corollaire est le vide spirituel de l’athée rationaliste qui s’y prend mal et voudrait confondre incapacité à s’émouvoir et négation de l’idée de Dieu. Ceux qui sont athées par défaut, soumis à la loi planétaire de la consommation abrutie et ignorant l’amour comme le bien, ne m’intéressent pas – d’autant que, si l’on cherche un peu, ils sont aussi superstitieux que les autres. J’aime les athées tiraillés, persécutés par les liens difficiles entre leurs souvenirs familiaux et religieux (on lira, à ce sujet, les derniers textes d’Oliver Sacks avant sa mort), la conscience de leur propre irrationalité et leur désir de vérité. Impressionné alors par l’argumentaire des Dawkins, Dennett, Harris et Hitchens, les dits « quatre chevaliers du nouvel athéisme », et fort de mon arrogance de jeune cognitiviste, je méprise un milieu parisien gauchisant et médiocre, incapable d’avancer tant il est attaché au passé. Aujourd’hui, je cours encore après cette sensation forte ressentie au cours de la crise mystique ; je cherche la béatitude, mais sans succès, le veux-je vraiment encore. Néanmoins, j’en parviens à la conclusion qu’il y a un temps pour tout et que même les moines cisterciens ne vivent pas jusqu’à la mort sur leur nuage, connaissant des réalités bien plus dures, propres à leur monde confiné et exclusivement masculin, dont les journées sont partagées entre les prières et… les charges profanes dans l’usine d’électrolyse attenante au monastère d’Acey par exemple, ou à la confection de liqueur ou de fromage ailleurs, à la simple gestion de l’hôtellerie par rotation, ouvrant par défaut au monde extérieur. La reconnaissance de ce fait n’empêche pas l’éveil et la mémoire – qui me font, par exemple, donner des noms hébreux à mes enfants, pour qu’ils portent une part de douleur et comprennent les errements des racistes, ainsi que m’intéresser au judaïsme, parce que le judaïsme, réformé notamment, offre cette liberté de pensée, par une non représentation de Dieu, plus éthéré que l’incarnation trop présente en chrétienté.

Chacun tente de réunir ce qui, en lui, est cloisonné et épars. Pendant mon adolescence, j’essaie en permanence de faire tenir ensemble mes différentes entreprises, qui sont parfois contradictoires : l’art du combat à mort, les techniques de résurrection (pour traduire volontairement mal le terme anglais pour réanimation : « ressuscitation »), l’étude des mécanismes mentaux et psychiques, la recherche de spiritualité, l’acquisition d’une culture et d’un bagage propice à bien comprendre le monde et les hommes, sous toutes leurs facettes. Une musique pour ces moments secrets ? Les psaumes de Purcell, à l’instar du Close thine eyes qui, je l’espère, retentira au moment de mes obsèques, ne me brûlez pas, j’ai trop peur d’avoir chaud et mal – ou bien des chants grégoriens, qui me ramènent à ce catholicisme mystique de mon enfance et m’évoquent cette statue de la Vierge portant son enfant dans ses bras qui orne l’église de l’abbaye d’Acey.

 

 Vierge Couronnée, Abbaye d’Acey

Creative Commons PRA / CC BY-SA

[2] J’ai voyagé beaucoup dans les Balkans et notamment au Kosovo de 2008 à maintenant. Jeune idéaliste, j’y ai aidé un parti d’étudiants patriotes et d’extrême-gauche, révoltés contre la corruption endémique (à laquelle les internationaux ont allègrement participé, y compris des français) et le système clanique qui prévalait en héritage des guérilléros de l’UCK. J’y officiais alors comme conseil d’Albin Kurti, récemment nommé premier ministre, notamment auprès des autorités françaises et de sa diaspora en Suisse, en traduisant le programme politique depuis l’Albanais et les bulletins d’information hebdomadaires. Amoureux d’une jeune kosovare qui avait le malheur d’être la sœur d’un acteur très connu de Prishtina et moi trop reconnaissable par ma tête d’asiatique et trop connu chez les artistes, journalistes, et politiques, je fuyais les internationaux venus pour remplir leur CV et porte-monnaie sans grand risque même après-guerre (Prishtina étant bien plus sûre depuis les années 2000 que Paris aujourd’hui). Néanmoins, quelques diplomates, acteurs de la région et notamment une ambassadrice ont su comprendre mon utilité étant complètement assimilé au tissu local chez les gens bien informés ou prenant les décisions, et ont commencé à me demander des notes de synthèse. Je l’ai toujours fait, mais sans jamais trahir mes amis, dont la confiance a toujours prévalu pour moi sur quelque mission que ce soit que je n’ai pas décidée moi-même.

 

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L’invisible esquissé, Joachim Son-Forget